01/09/2013

10 ans de mécénat : le financement participatif, un outil démocratique pour soutenir la culture ?


10 ans mécénat.jpgA l’occasion des dix ans de la loi de 2003 portant sur le mécénat, retour sur les nouvelles pratiques de financement de la culture qui se sont développés ces dernières années, et suite de l’état des lieux du mécénat culturel en France.

Le crowdfunding (ou « financement par la foule ») s’est en effet développé de manière exponentielle ces dix dernières années. Kisskissbankbank, Ullule, MyMajorCompany…tels sont les noms de quelques-unes des nombreuses plateformes, sur internet, qui permettent aux internautes de participer, par de petites sommes d’argent, au financement d’un projet et de le faire aboutir. S’il ne s’agit pas toujours de mécénat ou de don au sens strict, on ne peut nier que cette forme de financement de la culture semble devenir incontournable aujourd’hui, comme en témoigne le partenariat entre le Centre des Musées Nationaux et MyMajorCompany mis en place fin 2012. A l’occasion des dix ans de la loi mécénat (auquel j’avais déjà consacré un précédent article), c’est l’occasion de s’interroger sur les avantages et les limites du financement participatif. Alors, demain, tous mécènes ?


Il y a quelques temps déjà, j’ai participé au "Grain à moudre" sur France Culture, lors d'une émission consacrée au crowdfunding. L’exercice était nouveau pour moi, mais intéressant (quoique difficile, d’autant plus que j’étais reliée par téléphone !) et j’ai eu envie de prendre le temps d’approfondir quelques-unes des problématiques qui ont été abordées à cette occasion, n’ayant pas forcément pu le faire en direct.

Le crowdfunding : prêt, don, ou investissement ?

crowdfunding.jpgIl peut être utile de rappeler qu’il existe différents types de crowdfunding ou financements participatifs, et que tous ne relèvent pas du mécénat, ou du don, au sens strict. Le principe, pourtant, en est le même : chacun est appelé à participer au financement d’un projet via une somme d’argent, sous la forme d’un don, d’un « investissement », voire d’un prêt. Prêter, donner ou investir ? On comprend bien que les attentes des contributeurs puissent être différentes selon leur choix initial de contribution à un projet, comme le rappelle cet intéressant article des Echos qui fait le point sur la question.

Il va de soi que la pratique s’est développée de manière exponentielle avec le web, qui facilite la pratique de micro-dons nombreux via un vaste réseau de contributeurs. Pour donner un ordre d’idées,  sur Kisskissbankbank le don moyen est de 55 euros, et montant moyen des projets financés va de 3000 à 5000 euros. On peut aussi rappeler que c’est d’abord le secteur « philanthropique » qui a développé ces plateformes pour favoriser les micro-dons sur des projets solidaires, via des plateformes américaines comme JustGiving.

Ceci dit, les petits dons font souvent les grandes rivières : dans un registre bien différent, on peut rappeler que la campagne 2008 de Barack Obama a été financée pour 95 % avec des dons inférieurs à 50 dollars et que près de 70 000 euros ont été collectés très récemment via une plateforme de crowdfunding pour la rénovation du Panthéon.

Le succès du financement participatif

Alors, comment expliquer le succès de ces plateformes et l’intérêt que suscite la pratique du financement participatif pour les projets culturels ? Il me semble que le contexte a largement favorisé cette émergence via trois phénomènes au moins, dans le secteur culturel :

  • la baisse des financements publics, qui a obligé les porteurs de projets à trouver des alternatives innovantes
  • le développement des usages participatifs du web, qui permet de fédérer et de rejoindre une large communauté d’internautes autour d’un projet, qui a également favorisé le succès des différents moyens de collecter des fonds via internet.
  • l’idée que, grâce au web, chacun peut à présent devenir curateur, producteur, mécène…et donc contribuer au contenu d’un projet artistique, en court-circuitant les figures d’ « autorité » plus traditionnelles que sont les producteurs, les labels, les galeries, les éditeurs, etc. Ce n’est pas un hasard si la campagne de financement lancée par le Centre des Monuments Nationaux s’appelait « Tous mécènes ». Terminé, le temps du mécénat d’art princier ou réservé à une riche élite, voici venu celui du mécénat pour tous, véritablement démocratisé.

En effet, le financement participatif est souvent présenté comme une alternative aux « gros » circuits traditionnels, permettant à de petits projets de qualité d’émerger via la participation de leur public.

Alors, ça marche ?

Angkor.jpgJ’avais déjà abordé dans un précédent article certaines des « recettes » qui semblent fonctionner en termes de mécénat des particuliers (et pas seulement sur les plateformes de crowdfunding, d’ailleurs, qui ne sont qu’un aspect de la question du don des individus). Dans le secteur culturel, c’est le patrimoine qui semble tirer son épingle du jeu, comme on a pu le voir avec les exemples du Panthéon, mais aussi des Trois Grâces de Lucas Cranach achetées grâce à des dons de particuliers via une campagne web, et enfin avec le cas plus récent de la campagne du Musée Guimet. Cette campagne démarrée en juin, en faveur de du montage d’une exposition autour du moulage restauré et décontaminé du temple d’Angkor,  a très bien fonctionné, générant des dons d’un montant de 12000 euros en à peine un mois. Ces campagnes génèrent toutes plus ou moins l’idée d’un patrimoine commun et universellement reconnu, que les contributeurs peuvent aider à préserver.

Mais d’autres projets ont pu également émerger via le crowdfunding, dans le secteur de la musique par exemple et, plus récemment, dans le secteur du documentaire. Parfois, le projet porté est lui aussi marqué par la volonté de se démarquer dans son organisation et ses visées, comme en témoigne l’aventure de l’orchestre OSE porté par Daniel Kawka, son chef d’orchestre. L’orchestre cherche à se financer grâce au crowdfunding, et intègre dans son mode de gouvernance et d’organisation une dimension innovante et démocratique (par exemple, rotation des responsabilités de pupitres, pour que chacun puisse avoir l'occasion de s'exprimer au sein du collectif, et fonctionnement transversal entre le chef et les musiciens, avec salaire égal, écoute mutuelle, discussion de l'orientation du projet artistique). Pari réussi, avec 22 000 euros collectés pour lancer l’orchestre. 

Ce type de financement est intéressant car il présente plusieurs avantages pour les porteurs de projets ou les structures qui y ont recours :

  • la démarche participative : le contributeur n’est plus seulement consommateur, mais acteur du projet. Il se sent donc concerné, et va tout logiquement devenir lui aussi un des meilleurs ambassadeur du projet… C’est donc intéressant en termes de financement, mais aussi en termes de communication, voire de développement de publics (une exposition financée en partie de la sorte a beaucoup de chances de voir les contributeurs devenir des visiteurs).
  • le côté « diversification culturelle » : la culture peut être faite par tous, pour tous…hors des institutions. En effet, les projets financés deviennent visibles et viables par le soutien d’un grand nombre d’individus comme vous et moi, et ne sont pas forcément portés par une institution ou une personne. Cela donne ces initiatives un côté très démocratique. Cette dimension est d’ailleurs favorisée par le web : dans un autre domaine, l’initiative de Museomix permet à tout un chacun de s’impliquer dans la l’organisation ou les projets des institutions culturelles.
  • la possibilité de financer des « micro-projets », et de leur faire trouver leur public sans passer par les subventions publiques.
  • Enfin, ce type de financement propose un modèle économique nouveau, collectif et a priori efficace, en utilisant les potentialités du numérique. Il favorise aussi le développement du don des particuliers, dans notre pays où la culture « philanthropique » est peu développée, et c’est plutôt positif.

Les limites du financement participatif
 

Crowdfunding 2.jpg

Il faut également souligner, cependant les limites et les risques de ce type de financement, puisqu’il semble en phase de se développer pour les projets culturels.

Mon idée n’est pas, bien entendu, de décourager le recours à ce type de financement, mais de souligner quelques-uns de ses risques, trop peu souvent évoqués.

1. Les grosses structures et projets privilégiés

Il faut rappeler que certains projets sont portés par de grosses structures, écornant ainsi le mythe du petit créateur financé par son public. Quand Spike Lee fait appel aux internautes via Kickstarter pour trouver les financements nécessaires à son prochain film, on peut se poser des questions. Des éditeurs, des labels ou de grosses structures utilisent le financement participatifs comme un « béta-test », évitant ainsi de prendre des risques…alors même que cela devrait être leur cœur de métier.

2. Une vraie campagne de collecte de fonds…demande temps et professionnalisme.

L’artiste, ou la structure qui se lance dans l’aventure du financement participatif doit prendre en compte le fait que l’opération peut se révéler, finalement, très chronophage, et demande certaines compétences fort peu artistiques : la campagne doit être soutenue par un plan de communication efficace, les contreparties offertes en échange du soutien des internautes demandent un suivi assez exigeant en termes de temps et d’organisation…Enfin, comme il s’agit de fédérer une communauté, il faut penser aussi en termes de « community management », d’animation de communauté et parvenir à créer et maintenir un lien avec les donateurs, comme dans toute campagne de collecte de fonds, en somme…

3. Les limites du « mode projet »

Ce type de financement privilégie le « mode projet », ce qui implique un certain mode de fonctionnement qui risque de nuire à la création, voire à la pérennité des structures. Quid en effet, des frais de fonctionnement ? Le risque est également de ne plus fonctionner que par « projet «  et de passer un temps considérable à les monter, au détriment de la recherche artistique et du temps de la réflexion.

4. Des projets  et des plateformes de plus en plus nombreux…et des contributeurs « investisseurs »

Les projets dont le financement repose sur le crowdfunding ne concernent pas uniquement, la culture, loin s’en faut : ils se développent dans des domaines aussi variés que l’humanitaire, le social, l’environnement, l’entreprenariat, etc. Les plateformes se multiplient également. On sort plus souvent qu’on ne le croit d’une véritable démarche de mécénat : une étude américaine de 2011 montre que, sur 55 cas de crowdfunding, seul 22 % sont des « donations pures, sans résultat attendu ».

Les contributeurs sont aussi, très souvent, des investisseurs : on est alors très loin de la logique du don et du soutien « citoyen ». Dans les faits, tout cela est beaucoup moins démocratique et désintéressé qu’en apparence : sur les milliers de projets cherchant des financement, les plateformes de crowdfunding mettent en vedette, soit en première page, les projets qui fonctionnent : manière de garantir le succès des initiatives « porteuses ». On est loin du choix démocratique de la foule, et le petit projet a parfois plus de chance de finir sa vie dans les oubliettes du web que de trouver son public.

article_troisgraces.jpg

Et puis, pour finir, on pourra également rappeler que, non, le financement participatif ne peut pas et ne doit pas être un substitut au financement de l’Etat pour la culture. C’est une ressource complémentaire, qui peut être intéressante, mais qui ne peut pas remplacer les financements publics… Il s’agit toujours, comme pour le mécénat en général, de trouver des fonds privés pour accompagner les fonds publics : c’est une démarche globale… Le « crowdfunding » s’inscrit donc dans une stratégie plus globale de recherche de financement et devrait, dans l’idéal, être intégré à un projet dès son montage financier, et pensé en termes de dons des particuliers (et donc, s’adosser à une véritable stratégie de collecte de fonds !).

La poule aux œufs d’or risque donc fort de s’essouffler, à trop être sollicitée : à présent, le crowdfunding quitte de plus en plus le domaine du don pur (et donc, du mécénat) pour devenir un « business model » parmi d’autres : il permet à présent aussi de financer les projets des entrepreneurs et, même s’il se heurte encore en France à des obstacles législatifs, cela devrait évoluer dans un avenir très proche.

Pour aller plus loin :

- Le livre de Vincent Ricordeau, co-fondateur de Kisskissbankbank, consacré au Crowdfunding

- Une synthèse intéressante, qui fait un bon état des lieux, et récemment parue à l’occasion du forum d’Avignon, par Ophélie Jeannin («Le crowdfunding, triomphe ou faillite de la culture ? ») 

- Le guide du crowdfunding, par Nicolas Dehorter, qui est également blogueur sur Youphil.

- Une vidéo de la conférence du forum de Vitry des 22 et 23 juin, avec un débat consacré au crowdfunding, intitulé « Tous mécènes ? » 

15:15 | Lien permanent | Commentaires (9) | culture, Entrepreneuriat social, Philanthropie | Tags : crowdfunding, mécénat | |

Commentaires

Merci pour cet état des lieux et les réflexions qui en découlent. Juste un petit rectificatif : Tous mécènes est une initiative du musée du Louvre, pas du CMN. Bonne continuation.

Écrit par : Sébastien | 03/09/2013

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La campagne CMN était "devenez tous mécènes" pour être exact. :)

Écrit par : Aurore | 04/09/2013

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Merci pour ces précisions et pour vos lectures attentives! ;)

Écrit par : Mécénat culture - Isabelle | 04/09/2013

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On en veux plus !!! par ici vous etes maintenant dans mes preferences et vous dit a bientot.

Écrit par : Argent Internet | 06/09/2013

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Article très intéressant ! Je pense qu'il va me servir de base pour approfondir la question du crowdfunding dans les autres pays, européens et amérique du nord notamment.
Merci !

Écrit par : Aude | 09/09/2013

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bonjour

Je me permets de faire la promotion d'un projet qui s'inscrit totalement dans cet article très intéressant puisqu'il s'agit d'un projet de mécénat participatif sur la plateforme Mymajorcompany visant à restaurer le mobilier de la chambre de Sissi dans le Palais Royal de Venise. Ce projet est mené par le "Groupe des Jeunes" du Comité Français pour la Sauvegarde de Venise qui oeuvre depuis 1967 à la préservation du patrimoine de Venise et plus spécifiquement depuis plus de 10 ans à la restauration du Palais Royal de Venise :

http://www.mymajorcompany.com/projects/sissi-l-imperatrice-a-venise

j'espère que ce projet vous plaira ! n'hésitez pas à faire circuler, pour profiter à plein du crowd funding !

François

Écrit par : François | 19/09/2013

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Bonjour,

excellent article, merci pour cette contribution éclairée.

Je découvre votre blog avec grand intérêt puisque mes réflexions personnelles me mènent en envisager le financement de la culture "autrement".

En cela, les ressources que vous proposez sur l'ensemble de ce blog, semblent une vraie mine ; ajouté à cela les perspectives comparatives entre Québec et France...

Bref, bravo !

J'avais, pour ma part, tenter un point de vue vis à vis des politiques publiques en matière de financement culturel, si vous voulez-vous joindre aux discussions qui s'en résultent... http://cultureetcom.wordpress.com/2013/10/11/oeuvres-artistiques-et-financement/

A bientôt.

Écrit par : alexandre | 21/10/2013

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C'est très instructif

Écrit par : Luc Especa | 22/10/2013

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Merci @Aude et @Luc pour votre intérêt!
@ Alexandre: merci pour le lien, c'est intéressant. Effectivement la question de l'indépendance de la création est parfois malheureusement mise en cause au regard de la course aux financements. Ceci dit, ce n'est pas propre à notre époque: pensons au mécénat princier des Médicis, ou encore aux tableaux qui représentaient les saints et qui faisaient figurer (en tout petit, certes, mais quand même!) le donateur sur la même scène biblique!
Ceci dit, la question se doit toujours d'être (re)posée.

@ François: bravo au Groupe des Jeunes pour pour leur investissement dans la sauvegarde du patrimoine de Venise! J'espère que vos objectifs seront atteints pour la restauration du mobilier de la chambre de Sissi.

Écrit par : Mécénat Culturel - Isabelle | 03/11/2013

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