23/06/2013

Philanthropie et culture, quel avenir?

Visuel-10-ans-de-mecenat_imagelarge.jpgCette année, ce sera le dixième anniversaire de la loi du 1er août 2003 relative au mécénat, aux associations et aux fondations, la loi dite "Aillagon". L'objectif de cette loi était, faut-il le rappeler, de permettre le développement du mécénat tant côté particulier que côté entreprise, avec des dispositifs fiscaux très incitatifs. Dix ans après, où en est-on?

A l'occasion des dix ans de la loi sur le mécénat, le Ministère de la Culture et de la Communication publie un petit dossier qui a le mérite de faire le point sur quelques-unes des avancées les plus marquantes dans le domaine du mécénat d'entreprise et de la philanthropie individuelle. On pourra regretter son côté très succinct

Pour ma part, en attendant de mieux connaître le programme de la célébration de ces dix années qui, dixit le Ministère, sera bientôt disponible sur cette page, je me contenterai d'un tour d'horizon des dernières actualités du mécénat qui me permettront également d'esquisser un bilan, voire d'ouvrir quelques perspectives pour la suite. 


La professionnalisation du mécénat

Ecole-du-Louvre.jpgCe qui m'a marqué, c'est tout d'abord le développement exponentiel de ces questions au sein même des écoles et dans la formation des futurs acteurs du mécénat. On le voit notamment avec le développement de chaires dans les écoles de commerce, telle la chaire "Mécénat, Art et Territoire (M.A.T.)" de l'ESC Pau depuis avril 2012, mais aussi, abordant la question plus large de l'intérêt général, la chaire Philanthropie de l'ESSEC. Plus récemment, et cela paraît plus témoigner de la progression de ces questions au sein du monde culturel lui-même, on voyait bouger les lignes du côté de l'Ecole du Louvre, avec un partenariat entre la Junior entreprise de l'Ecole - constituée d'étudiants - et la Sauvergarde de l'Art Français pour trouver des fonds destinés à la restauration d'oeuvres d'art conservées dans des églises. Didier Rykner, de La Tribune de l'Art, y consacre un article cette semaine

C'est une évolution intéressante même si, comme le rappelle D. Rykner, son article avait suscité certaines réactions parmi les Conservateurs du patrimoine et les Conservateurs des antiquités et objets d'art qui, écrit-il, "se sentaient dépossédés de leurs prérogatives ou, pire encore, montrés du doigt, comme s’il s’agissait de sous-entendre qu’ils ne faisaient pas leur travail". Pour ma part, je trouve essentiel le fait que ces questions de mécénat culturel ne soient pas uniquement traitées dans les écoles de commerce, mais aussi par les personnes formées spécifiquement pour travailler dans le secteur culturel. Car non, rappelons-le encore une fois, le mécénat n'est pas qu'une affaire de bonne prospection où il suffit d'engager un commercial pour réussir sa collecte: des doubles profils (culture, histoire de l'art ou sciences humaines / école de commerce) devraient être un minimum, car il est aussi nécessaire de comprendre les enjeux des projets portés auprès des donateurs. 

Trop d'annonces de postes en mécénat, encore, indiquent que la connaissance culturelle (en art, en musique, etc.) serait appréciée, mais elle n'apparaît pas comme nécessaire. 

J'espère donc que, dix ans après la loi sur le mécénat, on pourra voir les lignes bouger de ce côté-là aussi, et les acteurs culturels prendre conscience de ces enjeux (et éviter de recruter systématiquement des stagiaires sur ces postes-clés!)

Le développement du mécénat des particuliers

Il y a un peu plus de deux semaines, le Musée Guimet lançait une campagne de mécénat individuelle pour participer à la restauration d’un des moulages du temple d’Angkor Vat. Via la plateforme de crowdfunding à présent bien connue "My Major Compagny", les internautes pouvaient, en participant à hauteur de 5000 euros, permettre la décontamination de la porte et, avec 10 000 euros, financer sa restauration. D'autres "paliers" de don (20 000 et 30 000 euros) permettent d'aller jusqu'à l'acheminement de la porte au musée et son installation dans l'exposition.
L'objectif est déjà largement rempli puisque, à peine deux semaines après le lancement de la campagne, les dons atteignent 10 610 euros.

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Un peu plus tôt dans l'année, j'avais également signalé sur la page Facebook de mécénat culturel la campagne d'appel aux dons de particuliers du Musée Unterlinden de Colmar, un peu sur le même principe.

Ces campagnes de mécénat auprès des individus se sont développées de manière importante ces dix dernières années. J'avais déjà évoqué les limites du mécénat participatif dans un des articles du blog, et manifestement je ne suis pas la seule, puisqu'un article des Echos d'avril 2013, intitulé "Crowdfunding culturel: le véritable mécénat 2.0. se fait attendre", avançait qu'un véritable mécénat 2.0. - sur internet, donc - devrait reposer sur un modèle mixte, mêlant "ressources traditionnelles de dotations publiques" et récolte de fonds proprement dite. 

Ceci dit, au-delà du crowdfunding, les campagnes de collecte auprès des particuliers semblent bien fonctionner et permettent de mobiliser de nouvelles ressources pour le financement de la culture. Les clés de la réussite? Que ce soit pour Guimet, pour le musée Unterlinden ou encore pour le Louvre qui avait réussi à mobiliser pour financer l'acquisition d'un tableau de Lucas Cranach

- un projet porteur et fédérateur, qui suscite chez les particuliers donateurs l'impression de contribuer à patrimoine national ou international essentiel à préserver

- une dimension éventuellement territoriale (on se sent davantage concerné par l'appel au don d'un musée bien ancré dans son territoire)

- des contreparties bien pensées qui impliquent et valorisent le donateur (laisser-passer personnalisé pour l'exposition, nom du donateur bien visible, voire affiche dédicacée par le Commissaire d'exposition pour le musée Guimet!)

Ces stratégies de mobilisation de fonds, issus de la générosité des particuliers, vont sans nul doute se développer ces prochaines années. L'avantage? Des campagnes de mécénat qui devront se faire plus inventives, des projets culturels qui vont davantage impliquer les citoyens. Les inconvénients? Avec la multiplication des campagnes d'appel aux dons de particuliers, un effet de saturation et de "concurrence" inévitables.

 

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Le Québec, modèle des mutation future du mécénat culturel en France?

La multiplication des campagnes de collecte est déjà la règle, d'ailleurs, chez nos amis québécois, qui ont beaucoup parlé cette semaine de mécénat culturel et de collecte de fonds dans la presse. Il est toujours intéressant d'aller voir ailleurs, et notamment au Québec où l'on trouverait de nombreux points communs avec la France au niveau du rapport à la philantropie et au don (propension plus marquée qu'ailleurs en Amérique du Nord de compter sur l'Etat au niveau du financement de la culture).

Rappelons qu'au Québec les dons a la culture atteignent 3%, "contre 2% pour la santé et les hôpitaux et 20% pour la religion", comme le rappelle un article de La Presse.

Un groupe de travail a ainsi étudié les raisons pour lesquelles le Québec est en retard, par rapport au reste du Canada, en matière de philanthropie culturelle, et a proposé des mesures pour le corriger: plus d'incitations fiscales, mais aussi davantage d'aide aux acteurs culturels pour professionnaliser leur démarche, avec la mise en place de "Partenaires, une OSBL indépendante du gouvernement, qui fournirait des services conseil et du savoir-faire dans le maillage entre le secteur culturel et le milieu des affaires." (Source: Les Affaires)

Enfin, et c'est également intéressant, les mesures proposées misent sur le long terme. D'une part, il s'agit de former les mécènes de demain avec des entrées à 1 $ dans les musées d'Etat et l'introduction de l'histoire de l'art au primaire. D'autre part, l'aide à la professionnalisation des structures culturelles en matière de recherche de fonds leur permettrait d'engager des partenariats plus élaborés, non pas au coup par coup, mais sur plusieurs années. Les grandes ONG, fondations ou structures du secteur de la santé, du social ou de l'éducation au Québec fonctionne déjà de la sorte, avec des campagnes majeures de collecte de fonds courant sur trois à cinq années (le don étant alors annualisé, mais prévu sur plusieurs années). 

On peut également rappeler que le programme "Mécénat placement culture" existait déjà et visait la pérennité des structures en stabilisant leur revenus, permettant d'allier subvention et mécénat privé, par effet de levier (la subvention peut représenter jusqu’à 300 % du montant net du don privé recueilli).

Les effets de la crise

La dernière composante importante concernant les évolutions du mécénat de ces dix dernières années en France reste évidemment le contexte économique. On pourra avancer, d'ailleurs, que c'est ce qui a précipité le recours au secteur privé et aux individus pour des domaines qui, historiquement, relevaient davantage de l'Etat...

Affaires-crise-économique.jpgLe point noir se situe aussi au niveau des montants des dons. Là, c'est non seulement le secteur culturel qui est touché, mais aussi l'ensemble du secteur non-lucratif. Le mois dernier, un article du Nouvel Economiste faisait le point sur les études existantes, pour analyser les comportements des donateurs individuels face à la crise. On y apprend qu'en 2013, les dons vont stagner sinon reculer, et que chaque organisme cherche, face à cette réalité, à faire preuve d'inventivité pour renouveler ses donateurs. Pas de secret: il faudra apparemment aller chercher du côté de potentiels donateurs qui n'ont pas encore franchi le pas, et renouveler les générations de donateurs. D'autres préfèrent miser sur les "grands donateurs" (ceux pour qui le don moyen s'élève à 1 500 euros). Enfin, les donateurs se concentrent sur "les causes nationales liées à la crise ressentie en proximité. Les projets concernant l’exclusion, l’emploi et le logement connaissent un regain d’intérêt": ceci a tendance à pénaliser la solidarité internationale, mais pourrait aussi freiner les dons liés à la culture...

D'où l'urgence et l'intérêt, aujourd'hui encore plus qu'hier, de rappeler l'importance de la culture, en tant qu'elle participe au dialogue social et humain sur les territoires où elle se développe. 

20:10 | Lien permanent | Commentaires (0) | culture, Philanthropie | Tags : mécénat, loi aillagon, québec, crowdfunding, donateurs | |

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