16.10.2011
Le mécénat dans les musées : l’exemple du musée Unterlinden
Rencontres avec les acteurs du mécénat, la suite : cette semaine, le musée Unterlinden à Colmar. C’est l’occasion d’aborder quelques points clés sur le financement des musées, et leur manière de développer leur mécénat en région. On connaît sans doute mieux le mécénat pratiqué par les musées via, par exemple, les actions du Louvre. Mais si peu de musées ont les moyens et la notoriété suffisante pour pratiquer ce type de mécénat, cela ne signifie pas que les musées en région ne peuvent pas développer des stratégies intéressantes, surtout lorsqu’ils sont ancrés dans leurs territoires et dans l’histoire de leur région. Le musée Unterlinden est de ceux-là : situé dans un ancien cloître médiéval du 13e siècle, il accueille près de 200 000 visiteurs par an et est à ce titre le deuxième musée le plus visité de France en province. Etat des lieux du mécénat au musée avec Violène Verduron, chargée du mécénat au musée.
Violène Verduron est d’abord une passionnée du musée, aimant autant parler du lieu que de son travail en tant que chargée du mécénat, et connaissant aussi très bien les œuvres. Après un Master 2 en histoire de l’art obtenu à Paris, elle a ensuite travaillé comme chargé d’études et consultante dans un cabinet d’ingénierie culturelle avant de rejoindre le musée Unterlinden. Cette formation en histoire de l’art lui paraît essentielle pour mener à bien sa mission : pour développer le mécénat, ce sont d’abord des projets qu’il convient de mettre en avant, et de bien connaître.

Le musée Unterlinden
Le musée Unterlinden une histoire et un statut particuliers : c’est la société Schongauer, fondée en 1847 mais au statut associatif de droit local depuis 1908, qui gère le musée, bénéficiant du label « musée de France » ; une convention ayant été établie aux alentours des années 1980 avec la ville de Colmar. Cette situation particulière a d’ailleurs donné lieu à quelques remous entre le musée et la ville de Colmar, puisqu’il a été un temps question d’en céder la gestion à Culturespaces, une filiale de GDF Suez.
Si le musée Unterlinden est très connu pour abriter le très beau retable d’Issenheim et pour sa collection d’œuvres du 12e au 16e siècle, on connaît moins, en revanche, sa collection d’art moderne et contemporain.
Un projet d’extension ambitieux permettra de mieux la mettre en valeur, en étendant le musée dans les anciens bains municipaux de Colmar, un bâtiment art nouveau de 1906. Pour cette extension chiffrée à 24,5 millions d’euros, le mécénat représentera 15 % du financement.
Difficile cependant de parler d’Unterlinden sans toucher un mot du retable situé dans la chapelle : on retiendra simplement, entre autres, la vision saisissante qu’il offre des tentations de Saint-Antoine, rappelant les visions hallucinées de Jérôme Bosch, et la représentation, sur certains des panneaux, des malades de l’ergot de seigle, nommé « mal des ardents » ou « feu de Saint Antoine », reconnaissables à leur peau criblé de petites plaies. L’ordre des Antonins, installé à Issenheim, avait en effet pour vocation de soigner ces malades du « feu sacré ». Mais le musée Unterlinden est aussi un haut lieu de l’art rhénan, abritant d’autres œuvres remarquables, comme celles de Hans Holbein l’Ancien, de Martin Schongauer ou La mélancolie de Lucas Cranach l’Ancien.

Le cercle des mécènes
Depuis 2007, le musée a créé son cercle de mécènes : une formule idéale, nous dit Violène Verduron, pour les entreprises locales qui y sont majoritaires, mais à laquelle de grandes entreprises peuvent aussi se joindre dans le cadre de projets ponctuels. Le droit d’entrée est fixé à 2500 euros et, s’il s’agit là en partie d’un mécénat dit de « fonctionnement », il permet aussi de financer des projets, que les entreprises peuvent choisir si elles le souhaitent.
Les motivations des entreprises sont variées : mais, parmi elles, figurent en bonne place la fierté de contribuer à un tel musée, et l’idée de favoriser le développement territorial. L’aspect communication est perçu comme un argument supplémentaire mais, d’après Violène Verduron, les entreprises restent assez discrètes sur ce point. Il s’agit beaucoup d’un mécénat de proximité, mobilisant des entreprises faisant partie du réseau local ou relationnel du musée ou de la société Schongauer, allant d’entreprises qui sont fournisseurs du musée à des sociétés du secteur bancaire.
Là encore, comme pour Les Dominicains de Guebwiller, le lieu emblématique du cloître joue un rôle essentiel pour l’investissement des entreprises locales dans les projets du musée.
Un mécénat de projet, entre restauration et solidarité…
« Aujourd’hui, nous ne pourrions pas mener certains projets sans le mécénat : c’est devenu une vraie nécessité », précise Violène Verduron. A Unterlinden, le mécénat permet de financer des actions de conservation préventive, des restaurations ou encore des projets solidaires, visant à rendre l’art et l’éducation du regard accessible au plus grand nombre. Une des actions marquantes de 2011 est une reproduction sculptée du retable d’Issenheim, réalisée par Jean-Jacques Erny, destinée aux malvoyants et financée grâce aux fonds récoltés par les Rotary Club. Autre action financée, cette fois par la ville de Colmar et le Crédit Mutuel Bartholdi : un ouvrage photographique sur les Bains Municipaux de Colmar, dans lesquels prendra place l’extension du musée, une manière de garder la mémoire des lieux. Autre exemple de développement d’un mécénat plus social – qui, rappelle Violène Verduron, « rejoint tout à fait les missions du musée, notamment celle d’accompagner l’éducation à l’art, et de le rendre accessible à tous les publics » : la réalisation d’une publication pour les enfants illustrée des œuvres du musée, suite à un projet mené avec l’école maternelle des Pâquerettes à Colmar, qui travaille d'ailleurs depuis 2008 avec le musée, grâce à l'engagement de son équipe éducative.
Bien entendu, la restauration des œuvres occupe aussi une place de choix dans les projets bénéficiant du mécénat, et l’on peut voir actuellement les restauratrices travailler sur le retable des Dominicains au sein même de la chapelle, projet ayant bénéficié d’un mécénat exceptionnel de la Fondation BNP Paribas.
Musées, structures culturelles : cultivez votre réseau, cultivez votre identité !
On voit donc se dessiner quelques-uns des ingrédients nécessaires au bon développement d’une stratégie de mécénat pour un musée en région : le développement d’un mécénat sur projets, ces derniers devant être bien définis, la création éventuelle d’un cercle de mécènes, pour fédérer et susciter les rencontres entre les entreprises locales et, bien entendu, le rayonnement du musée sur son territoire, avec un ancrage fort dans celui-ci.
Par exemple, dans le nord, le musée La Piscine de Roubaix est aussi un bon exemple de lieu ancré dans son territoire – implanté dans une ancienne piscine art déco, il prend appui sur l’histoire, fortement liée à l’industrie textile, de la région. Le musée dispose aussi d’un cercle de mécènes, que la présence d’un dirigeant d’entreprise permet souvent de dynamiser comme on le voit dans cet article de 2009 : ainsi, le président du cercle des mécènes, en tant que chef d’entreprise, joue souvent un rôle clé.
On voit donc, comme cela est le cas pour le musée Unterlinden, l’importance de s’appuyer sur des relais afin de rejoindre les entreprises mécènes – une des plus grandes difficultés, comme l’a rappelé Violène Verduron lors de l’entretien, étant souvent, tout simplement, de parvenir à obtenir le bon interlocuteur au sein de l’entreprise…
Il ne faut pas négliger la possibilité de mécénat en nature ou de compétences, qui peut permettre d’alléger les coûts de fonctionnement des musées tout en impliquant des entreprises partenaires : j’aurais l’occasion d’en reparler lors de ma prochaine note, qui sera consacré au colloque de l’ADMICAL sur le mécénat de compétences.
Le financement privé, une solution d’avenir ?
Le développement d’une stratégie de mécénat demande donc une bonne dose de réflexion sur les réseaux mobilisables autour d’un musée, mais aussi sur l’identité de celui-ci – son histoire, son lieu, l’inscription sur son territoire, ce qui fait sa différence. Et tout cela suppose également une petite révolution, au sens étymologique du terme, celui de retour sur soi. Cette réflexion sur la part de financements privés dans les musées sera sans nul doute indispensable, même si elle s’avèrera sans doute ardue. Encore une fois, il faudra garder à l’esprit ce qui fait le cœur de la mission d’un musée, comme par exemple l’exigence scientifique, la conservation, l’accès du public aux œuvres et l’intérêt général.

Si les liens avec les entreprises sont intéressants à mettre en place et peuvent permettre de réaliser de beaux projets, comme on le voit au musée Unterlinden, il ne faut cependant pas attendre, à terme, que les financements privés se substituent aux financements publics. Nos voisins québécois organisaient récemment, en octobre, le Congrès de la société des Musées Québécois, dans le cadre des États généraux des musées du Québec: vous en trouverez ici un compte-rendu, sur le blog de Julie Buduroi, consultante en muséologie. On constate que les institutions muséales québécoises, rompues depuis longtemps aux pratiques de la collecte de fonds et aux partenariats publics-privés, peinent à trouver leurs financements, et s’inquiètent pour leur avenir. Les tensions lors de ces rencontres, précise Emilie Allain qui en a fait le compte-rendu, se sont cristallisées autour de la recherche de financement privé, car « le personnel des musées semble arrivé au bout de ses ressources d’énergie et de créativité en ce qui concerne les campagnes de levées de fonds. »
Crédit photo: (C) Musée Unterlinden, Colmar
- Vue du cloître de l'ancien couvent des dominicaines d'Unterlinden, Musée Unterlinden, XIIIe siècle, Colmar
- Mathias Grünenwald, Le Retable d'Issenheim, L’Agression de saint Antoine par les démons, 1512 – 1516, technique mixte (tempera et huile) sur tilleul, Musée Unterlinden, Colmar
- Action éducative au musée Unterlinden à Colmar
- Restauration du Retable des Dominicains, Martin Schongauer et entourage, autour de 1480, huile sur bois (sapin), Musée Unterlinden, Colmar
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Commentaires
J’ai aimé lire cet article je me permets de faire un lien sur mon site car cela fait bien longtemps que je voulais un article sur ce sujet.
Écrit par : henri mutuelle | 22.02.2012
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