23.09.2011
Prendre le risque de la culture? Quelques réflexions sur les limites du mécénat participatif
Dans mon dernier billet, je me demandais s’il était possible de développer le mécénat individuel dans la culture, et j’évoquais notamment le cas du crowdfunding, ou financement participatif. L’actualité aidant – une nouvelle plate-forme de crowdfunding, consacrée à la bande dessinée, sera en effet lancée le 17 octobre prochain – voici l’occasion d’y revenir, de manière peut-être un peu plus polémique. Car la culture n’a pas seulement besoin de financements, d’investissements ou de nouvelles technologies : elle nécessite aussi des prises de risque, et de garder à l’esprit ce qui fait sa spécificité, à savoir la création.
Le billet de cette semaine sera un peu plus polémique que d’habitude. J’ai pour principe, sur ce blog, de valoriser surtout les initiatives qui fonctionnent, les dialogues qui s’engagent entre monde de la culture et monde de l’entreprise, ainsi que les innovations en matière de financement de la culture. Cependant, puisque j’ai récemment parlé de la possibilité de développer le mécénat des individus, je me permets de rebondir sur deux initiatives qui me paraissent témoigner d’une dérive en matière de mécénat. Elles empruntent en effet les atours du mécénat et de la générosité, mais n’en n’ont aucunement l’esprit, et sont chapeautées par des professionnels de la culture (éditeurs, galeristes) dont le cœur de métier est justement…la promotion de la culture.

Petite démonstration avec MMC BD et Art for my century
Cette semaine, on annonce la création prochaine d’une nouvelle plate-forme de crowdfunding sur MyMajorCompany, MMC BD, lancée par l’éditeur Dargaud : son objectif est de "faire découvrir les jeunes talents de la bande dessinée aux internautes et faire participer ces derniers à l’expérience d’éditeur", "permettre à ces jeunes talents de confronter leur travail à l’avis d’une communauté de passionnés et de professionnels" et leur "offrir l’accès à l’édition professionnelle". L’objectif semble louable : d’un côté, des auteurs et jeunes talents de la BD qui souhaite faire connaître leur travail, d’un autre leurs lecteurs qui investissent pour permettre à l’auteur qu’ils soutiennent de voir son travail publié.
Sauf que, comme le relèvent ces articles (sur le blog Le comptoir de la BD et sur le blog Bodoi.info), c’est le géant européen Média Participation - quatrième plus grand groupe éditorial en termes de chiffre d'affaires en France - qui supervise ce projet, et que de nombreux auteurs ou albums présentés ont déjà des éditeurs, et non des moindres (Dargaud, Dupuis). Il y a donc déjà une volonté de publication. Mais, au lieu de voir l’éditeur investir sur un projet qu’il juge intéressant et digne d’être soutenu, c’est l’internaute qui est invité à le faire… Cette somme (de 10 000 à 25 000 euros) servira à lancer le projet de publication et à verser son avance à l’auteur. A l’instar de l’auteur du blog Le comptoir de la BD, on peut légitiment se poser la question : "le groupe Média Participations est-il si mal en point qu'il demande désormais aux lecteurs de payer une BD avant même qu'elle ne soit dans les bacs ? N'est-ce pas là une manière bien maligne de faire quelques économies sur les avances en droits payés aux auteurs par ailleurs signés (!) ?"
Autre exemple, dans le domaine de l’art contemporain : Art for my century qui, a priori, n’a pas encore dépassé sa version beta… Le principe : mettre en relation « des artistes prometteurs (…) qui veulent accélérer leur carrière – des amateurs d'art (particuliers, entreprises…) qui souhaitent participer à une aventure, s’investir financièrement pour dénicher les talents de demain et partager avec eux à leur succès – des professionnels de l’art désireux de sortir des sentiers battus pour soutenir des nouvelles initiatives artistiques ». Ce dernier portail s’organise à la manière des réseaux sociaux : les internautes « mécènes » peuvent simplement « suivre » un artiste, ou le mécéner. Revient à l’artiste la charge de faire son (auto)-promotion sur internet…et de rassembler la somme nécessaire, est-il précisé, au financement d’une première exposition et à la communication autour de celle-ci dans les galeries partenaires. S’il vend finalement ses œuvres ? 30 % reviennent à Art for my century, 40 % à la galerie et…30 % à l’artiste, qui a tout de même fait tout le travail de promotion initial et de collecte de fonds ! Pour les galeries, peu de risques : pas d’investissement, la garantie d’un artiste qui plait au plus grand nombre (pour rassembler 10 000 euros, des amis ou passionnés ne suffisent pas : on peut donc présumer sans trop de risque que l’artiste financé fait déjà – relativement – consensus).
Cependant, depuis le lancement du projet début 2011, l’artiste le plus soutenu a rassemblé… 40 euros sur les 10 000 nécessaires au financement de l’exposition. Ce qui revient à s’interroger sur la viabilité financière de ce type de modèle – au-delà des réserves que je soumets ici.
D’un côté comme de l’autre donc, aucune prise de risque : si l’éditeur fait son travail d’édition dans le projet MMC BD, il n’investit pas au démarrage du projet ; si les galeries exposent les artistes soutenus par les mécènes internautes, elle ne sont ni dans leur rôle de défricheurs de talent ou de curation, ni dans une démarche de prise de risque artistique. Pourtant, ces plate-forme sont présentées, et mises sur le même plan que, par exemple, la plate-forme Babyloan qui cherche à favoriser le micro-crédit, ou que Kisskissbankbank.
Il est amusant de constater que les créateurs de Art for my century se sont inspirés, pour choisir leur nom, de la célèbre galerie Art for this century de la collectionneuse Peggy Guggenheim (ci-dessous, photographié par Man Ray en 1924). Rien n’est plus loin de la démarche de ces grands collectionneurs que celle-ci : « ivre d’art moderne », comme elle le disait, Peggy Guggenheim a constitué en partie sa collection à un moment où l’art contemporain était loin de faire l’unanimité et le consensus (voir ici). Plus proche de nous, on pourra aussi lire avec profit cette interview de la mécène Maja Hoffmann, passionnée d’art et de photographie, qui propose avec sa Fondation (la fondation LUMA) un projet fort, risqué et tourné vers la création autour des anciens ateliers SNCF à Arles.

Alors, culture et monde des affaires s’excluent-il ?
Ce modèle de business se cache sous les atours avantageux du financement participatif, qui bénéficie d’une aura citoyenne et solidaire. Mais il y a tromperie. Le problème, c’est que ces sites donnent au mécénat une image biaisée – en utilisant son vocabulaire (Art for my century parle de « démocratisation du mécénat »), ses principes (les contreparties, l’idée d’un partenariat gagnant-gagnant).
Le problème, ce n’est pas le pragmatisme d’un business model qui se veut efficace. On voit d’ailleurs se développer, depuis quelques années, une nouvelle génération de philanthropes, des « philanthrocapitalistes », mécènes du monde des affaires qui considèrent le don comme un "investissement social" et qui scrutent attentivement les résultats des projets qu’ils financent. Si l'on peut être en désaccord avec cette approche, on peut cependant rappeler que, de manière plus générale, un donateur apprécie effectivement de savoir où et comment est utilisé son argent.
Ainsi, la transparence des porteurs de projets est nécessaire, et leur bonne gestion financière aussi. Là, les acteurs de la culture ont sans doute leur part de cheminement à faire – et ces plate-formes, qui permettent de suivre l’évolution d’un projet quasi de manière instantanée permettent de tisser, sans doute, un lien de confiance entre le donateur et le porteur de projet.
Il faut tout de même garder à l’esprit que le secteur de la philanthropie – et, a fortiori, de la culture – n’est pas un secteur comme les autres. On a là la désagréable impression que la culture n’est abordée, dans ces cas, que lorsqu’elle permet un retour sur investissement sans risque. Et que cette démarche est le fait de groupes dont le cœur de métier est justement…de promouvoir la culture et les artistes.
Trouver de nouveaux modèles de financement, oui. Mais faut-il trouver louables ces initiatives qui transfèrent toute la responsabilité de ces financements sur les individus et qui, au passage, récoltent les bénéfices éventuels ? Rien n’est moins sûr.
Il est évident qu’en temps de crise, la culture et l’art peuvent apparaître comme moins nécessaires. C’est un questionnement qu’il faut prendre en compte en imaginant de nouveaux modèles de financement culturel. Et peut-être faudrait-il, sur le modèle du prix Art Affaires du Conseil des Arts de Montréal, ou du Prix du Grand Mécène du ministère de la culture décerné en France, distinguer encore davantage, et surtout plus localement, les entreprises et les individus qui choisissent d’investir dans la culture, avec tous les risques que cela comporte – et tous les bénéfices, en matière d’attractivité des territoires, de qualité de vie, d’audace et de créativité.
Illustrations:
- Les Mondes élémentaires de Moebius, série d'illustrations réalisée pour Hermès à l'occasion de la sortie du parfum Le voyage d'Hermès en avril 2010.
- Martial Rossignol, Via Dolorosa 2: un des artistes figurant sur le site Art for my century.
- Peggy Guggenheim par Man Ray,1924.
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Commentaires
Bonjour,
J'ai lu avec attention votre billet. Je comprends vos réticences, moi grand défenseur de cette fameuse stratégie gagnant-gagnant et en quête d'un nouveau modèle économique...
Je comprends très bien vos doutes sur MMBB, qui est plus un outil promotionnel...Moins sur Art For my century, même si comme vous, j'espère que le site va évoluer, notamment les ratios de retour sur investissement. Je sais combien il est difficile d'amener cette démarche dans l'art contemporain...Je me pose moi-même la question sur la possible adéquation entre le crowdfunding et le marché de l'art. Je pense que c'est difficilement compatible, mais j'aime y croire et je leur laisse le bénéfice du doute (comme dit ma grand mère). Pour avoir discuter avec un des membres de l'équipe, je n'ai pas senti qu'ils souhaitaient profiter des artistes et de leur enthousiasme pour réussir à exposer...En tout cas pas plus qu'un galeriste parisien...
Vous omettez aussi si je peux me permettre de faire la différence entre un label production participative de type MyMajorcompany et une plateforme d'intermédiation comme Ulule Kiss Kiss bank Bank, Babeldoor, ou encore l'exemple pour moi à suivre Kickstarter ( américain)
J'ai écrit un article sur le sujet sur mon blog.
bon week-end
Écrit par : Dehorter | 23.09.2011
Répondre à ce commentaireBonjour,
Merci pour votre lecture et pour vos commentaires. Concernant Art for my century, je trouve les pourcentages et la somme à récolter bien trop élevés. Et puis, si les artistes se doivent aujourd'hui d'être aussi un peu communiquants, un peu gestionnaires de leur propre travail, sous peine d'avoir du mal à percer, je suis gênée par le fait qu'on les invite, ici, à construire seuls toute leur démarche de promotion (contreparties proposées, promotion sur les réseaux sociaux...) On oublie là que le coeur de leur travail est justement...la création.
En cas de succès, les galeries partenaires tireront tous les bénéfices de cette opération...sans avoir pris aucun risque pour soutenir un artiste peu connu au départ.
Cela pourrait être un modèle de business, certes, pour découvrir de jeunes artistes, mais certainement pas de mécénat. En tout cas, cela ne me paraît pas correspondre à ce que j'entends par "mécénat". Je ne remets cependant pas en cause les bonnes intentions des créateurs du site, mais je pense qu'il est fondé sur un malentendu. Vous l'avez compris, je ne suis pas du tout convaincue par ce modèle...
J'aimerai toutefois revenir sur le crowdfunding dans la culture ces prochaines semaines, en dialoguant avec les créateurs des sites, et en tentant d'avoir des chiffres précis sur ce qu'il est possible de collecter sur internet pour des projets culturels.
Merci effectivement pour la distinction que vous faites entre ces différentes plate-formes, car mon texte manquait effectivement de précision à ce sujet!
Écrit par : Isabelle Soraru | 23.09.2011
Bonjour Madame,
j'aimerai pouvoir vous contacter pour vous présenter un projet de mécénat, à quelle adresse puis-je vous écrire ?
François Pignol (francois.pignol@gmail.com)
Écrit par : François Pignol | 26.09.2011
Répondre à ce commentaireBonjour,
Je vous envoie un message à votre adresse: vous pourrez ainsi me contacter pour me parler de votre projet.
Écrit par : Isabelle Soraru | 27.09.2011
Bonjour Mme Soraru,
Je vous écris de Montréal et j'aimerais vraiment souligner l'importance de votre essai de mise en lumière sur les concepts qui induisent ce phénomène web liés au crowdfunding en culture.
Je suis d'origine belge mais je travaille en culture au Québec depuis 15 ans.
Je viens d'entamer une maîtrise en communication à l'Université du Québec à Montréal. J'aimerais orienter ma recherche de maîtrise sur ce phénomène de crowdfundind en lien avec le mécénat culturel.
Il y a certains films québécois qui ont financé par ce système.
Mes intérêts de recherche sont plus de l'ordre de la médiation : l'engagement social dans ce genre de pratique web entre le "mécène" et "l'artiste" et "l'oeuvre".
Même si nous avons quelques initiatives de mécénat arts-affaires au CAM, la mécénat culturel reste un oiseau rare au Québec ...la plupart des gens ici ont parfois même de la difficulté à différencier le don de la commandite.
Si vous avez des suggestions de lecture ou d'articles, n'hésitez pas ...
Cordialement,
Marilyn Carnier
Écrit par : Marilyn Carnier | 01.12.2011
Répondre à ce commentaireBonjour Marilyn,
D'abord merci pour votre commentaire. Je suis très heureuse d'avoir aussi des lecteurs au Québec, et plus particulièrement à Montréal, une ville où j'ai découvert le fundraising et à laquelle je suis très attachée!
Effectivement les problématiques que vous soulevez sont intéressantes. Je sais aussi que des artistes dans le domaine de la musique, comme la chanteuse montréalaise Katie Moore (qui chante à présent avec So Called), a eu recours avec succès au financement participatif.
Concernant la confusion, au Québec, entre mécénat et commandite, je peux vous dire que c'est aussi le cas en France, où l'on on ne parle pas de commandite, mais de sponsoring. Ceci dit je trouve le Québec plus inventif en matière de financement du secteur culturel (même si, effectivement, je pense que les structures et les événements culturels sont bien plus nombreux en France, question d'histoire et de répartition de la population sur le territoire!).
Pour des suggestions concernant votre sujet, je dois m'avouer encore peu spécialiste de ces questions de financement participatif. J'aimerais faire un article plus fouillé là-dessus, en contactant les responsables des grandes plate-formes de crowdfunding pour essayer d'obtenir les résultats pour le secteur culturel. A suivre donc...
Mais je peux vous inviter à contacter Nicolas Dehorter, qui a fait un commentaire un peu plus haut. Voici le lien pour son blog:
http://www.monartisteleblog.fr/
Il connaît très bien toutes ces pratiques innovantes. Sinon, je vous invite à lire ce document, publié par l'agence dans laquelle je travaillais à Montréal (Episode) et auquel j'ai contribué en faisant quelques recherches: http://www.fcommunautaire.com/fichier_upload/Philanthropie%202-0.pdf
Il s'agit cependant davantage de la collecte de fonds sur les réseaux sociaux en général, et pas du crowdfunding en particulier.
Bonne continuation, donnez-moi des nouvelles de votre travail!
Écrit par : Isabelle Soraru | 01.12.2011
Merci ! Je vous tiens au courant !
Marilyn
Écrit par : Marilyn Carnier | 01.12.2011
Répondre à ce commentaireBonjour,
Je serais ravi de pouvoir partager mes modestes connaissances.
N'hésitez pas à me contacter sur mon blog, si vous le souhaitez.
Nicolas
monartisteleblog.fr
Écrit par : Nicolas dehorter | 02.12.2011
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