23.08.2011
Le mécénat individuel dans la culture, état des lieux
Si l'on entend souvent parler de mécénat dans la culture ces dernières années, il s'agit le plus souvent - et presque exclusivement - de mécénat d'entreprise. Pourtant, d'autres formes de collecte de fonds existent, largement utilisées par le secteur non-lucratif...et par certaines institutions culturelles, par exemple aux Etats-Unis. Pourrait-on envisager de développer le don des individus pour financer le secteur culturel en France? Quelques éléments de réponse.
Il y a quelque temps, je recevais de la part d’une galerie une invitation à me rendre sur le site Babeldoor, afin de soutenir une artiste pour son projet d’exposer dans une foire d’art contemporain.
L’objectif, de 3500 euros, n’ayant pas été atteint, le projet a donc été abandonné.
Plus récemment, je tombais par hasard sur un article du New York Times portant sur la diminution des subventions alloués à la culture dans 31 états américains. Conséquence de la crise, les crédits dédiés à la culture, déjà peu élevés, ont encore été rognés. Comme l’explique l’article, « 31 états, encore fragilisés par la récession, ont coupé leurs budgets dédiés à l’art pour l’année fiscale 2012 qui commence le 1er juillet. Ainsi se poursuit le déclin de ces aides financières, qui ont chuté de 42 % lors des dix dernières années, si l’on en croit une étude effectuée par la National Assembly of State Arts Agency ». Là encore, rappelle le New York Times, ce n’est ni le Metropolitan Opera de New York, ni les grandes institutions qui en souffriront : ces grands organismes ont des ressources propres (billetterie) et un nombre suffisant de donateurs fidèles pour s’en sortir. Non, comme le dit Michael M. Kaiser, président du John F. Kennedy Center for the Performing Arts à Washington, ce sont les organisations les plus petites, qu’elles soient rurales ou à l’avant-garde qui ont du mal à collecter des dons individuels et les dons des entreprises. Il faut dire que le système américain diffère sensiblement du système français.
Je venais en effet de regarder, à l’occasion d’une rediffusion sur Arte, le documentaire de Frédéric Martel, - De la culture en Amérique - qui ne nous apprend finalement pas grand-chose sur le sujet (son livre étant, je pense, plus documenté). Par contre, on y découvrait tout de même l’importance du mécénat individuel dans le financement de la culture aux Etats-Unis : le financement public représente 7 %, la billetterie 50 % et le don des individus 35,5 %. Le mécénat d’entreprise n’y représente que 2,5%... (voir le document ici) L’occasion de tordre le cou à une idée reçue : nombre de personnes perçoivent le recours au mécénat privé (donc d’entreprise) en France comme l’importation d’une pratique spécifiquement nord-américaine. C’est sans doute le cas, mais on mésestime aussi sa modeste part dans le financement culturel.
Par contre, la remarque d’une artiste filmée dans le documentaire m’a particulièrement interpellée : elle y expliquait que, lorsqu’on se dirige vers un système qui favorise le financement privé de la culture aux dépends du financement public, il est très difficile de faire machine arrière, et de revenir à un système de subventions. L’occasion de rappeler, encore une fois, qu’une réflexion globale sur le financement de la culture ne peut se faire sereinement dans un contexte de désengagement massif de l’état – et pourtant, me diront certains, on ne peut sans doute se permettre de maintenir l’engagement financier actuel ou passé. Mais vous, seriez-vous prêt à financer l’acquisition d’une œuvre ou les projets de création du théâtre de votre ville ?
Je me suis donc demandé pourquoi, s’agissant du financement de la culture en France, on parlait si peu du don individuel. Lorsqu’on parle de mécénat, il s’agit en effet toujours du mécénat d’entreprise. La réponse est simple, et tient sans doute aux différences culturelles et historiques propres au deux pays. Aux Etats-Unis, la recherche de financement dans la culture s’inspire directement des stratégies de fundraising développées, par exemple, par l’ensemble du secteur non-lucratif (utilisation de bases de données, segmentation du public, campagne de collecte de fonds ciblées, dîners-bénéfice, dons planifiés…etc.) ; le recours aux dons des individus y tient une place de choix, et les ressources propres également.
Le mécénat individuel pourrait-il être développé pour la culture ?
Une étude publiée en 2010 par EXCEL et OpinionWay, visant à mesurer l’intérêt des français à s’engager dans une nouvelle philanthropie culturelle, montre bien les limites du développement des dons des individus. En effet, seules 21 % des personnes interrogées déclarent être prêtes à faire un don pour une institution culturelle, taux supérieur (24%) pour les personnes de 60 ans et plus. La culture est en effet perçue comme un secteur moins prioritaire que celui, par exemple, de l’action sociale menée par de nombreuses associations ou ONG en France, et la culture relève, historiquement, du domaine d’intervention de l’Etat…
L’étude est intéressante en ce qu’elle montre également que, en matière de don, c’est davantage la proximité que le prestige d’un établissement culturel qui entre en ligne de compte : pour 37 % des personnes interrogées, ce serait un critère déterminant.

Les Trois Grâces, un exemple de mécénat individuel réussi
Presque 30 % des personnes seraient aussi plus enclines à donner pour une œuvre qui les touche. L’exemple de la souscription publique lancée en 2010 par le Louvre pour l’acquisition des Trois Grâces de Lucas Cranach le montre bien : ce tableau très connu, classé Trésor National, a permis de mobiliser le grand public autour d’une œuvre-phare. La souscription a ainsi permis de collecter le millions d’euros manquant sur un montant total de 4 millions – le reste étant été fourni par le mécénat d’entreprise et les ressources propres du musée.
Ce mouvement collectif tient sans doute au fait que l’œuvre a été perçue comme fédératrice, correspondant à un certain canon esthétique partagé, et faisant partie d’un patrimoine précieux pour la France, par lequel chacun s’est senti concerné. C’est en tout cas ce qui ressort des commentaires laissés sur le livre d’or disponible sur le site, où les donateurs s’avouent tantôt « touchés », tantôt « heureux de participer au maintien en France d’une œuvre de qualité internationale ». Beaucoup en louent également la beauté, et soulignent leur bonheur d’avoir pu participer à l’acquisition de l’œuvre.
Cependant, ces conditions ne sont pas aisées à réunir (consensus esthétique, sentiment de responsabilité personnelle, idée d’une certaine culture ou d’un patrimoine national à préserver, proximité avec l’œuvre). Gageons que l’art contemporain, par exemple, aurait bien moins suscité l’adhésion.
Cependant, on peut émettre l’hypothèse que d’autres œuvres patrimoniales, voire des organismes, pourraient bénéficier de l’engouement du public et de son sentiment d’en être responsable : la condition en serait d’être perçues comme essentielles, œuvrant à l’intérêt général, proches des gens, en danger de disparition, porteuses de mémoire collective ou importantes pour le futur.
Le crowfunding, ou financement participatif: une alternative ?
On peut effectivement se demander si ce type de collecte ne pourrait pas être, à ce titre, une solution d’avenir - même si je reste, pour ma part, encore dubitative sur l'usage de cette potentialité pour la culture. L’idée est de favoriser le micro-don en usant des possibilités de diffusion de masse permises par internet. Ce type de collecte a également pour principe le financement par projets qui, on le sait, est plus enclin à mobiliser. Les petits ruisseaux faisant les grandes rivières, et les sommes étant en général peu élevées, ces projets peuvent donc voir le jour grâce à la multiplication des dons. Dans la culture, on connaît surtout ces pratiques grâce au secteur musical, avec MyMajorCompany ou KickStarter qui proposait aux internautes de financer l’album d’un artiste. Babeldoor, dont je parlais au début de ce poste, propose aussi des projets solidaires, à côté de projets plus culturels. Dernier-né du lot, après Ulule en octobre 2010: Kisskissbankbank, soutenu par La Banque Postale, qui encourage « les projets créatifs et innovants ».
Certains projets ont réussi à être financés ainsi. Une évolution à suivre, donc, et peut-être un prochain billet, plus détaillé et référencé sur le sujet.
Illustrations:
- Oeuvre d'Elisabeth Frering
- Les Trois Grâces, de Lucas Cranach, Musée du Louvre
17:51 | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : mécénat, culture, crowdfunding |
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Commentaires
Bonjour,
Bravo pour votre article.
Néanmoins, un petit correctif : Kisskissbankbank.com est la première plateforme en France à avoir proposer un système de crowdfunding généraliste basé sur le don contre don. Nous existons depuis Septembre 2009 ( version beta) et Mars 2010 pour la V1.
Voila voila
Vincent Ricordeau
Co-fondateur
Écrit par : Vincent Ricordeau | 24.08.2011
Répondre à ce commentaireBonjour,
Merci pour votre commentaire et pour cette précision! Je pensais en effet que la plateforme Kisskissbankbank était plus récente.
J'espère pouvoir proposer un article sur le crowdfunding dans la culture prochainement: peut-être pourrais-je vous contacter à cet effet?
Bonne continuation à Kisskissbankbank, dont je suivrai avec attention les évolutions!
Écrit par : Isabelle Soraru | 24.08.2011
Répondre à ce commentaireChère Isabelle, je trouve votre article fort intéressant. Il rejoint en fait une analyse que je fais de la réalité culturelle que je connais bien. Si nous faisions, ne serait-ce comme en Belgique ou le don ou le mécénat dans une entreprise culturelle permet de défiscaliser. Les grosses entreprises paient moins d'impôts et participent de la sorte à la culture. C'est le principe des Taxe-sheltters au cinéma. Ingénieux. Non?
Pour quand ce système en France?
En tout cas c'est mon désir et mon combat futur.
Le du budget de l'état alloué à la culture est juste honteux et la culture va devoir pour survivre avec ses créateurs trouver d'autres sources de financement.
Amitiés
Christophe
Écrit par : christophe chevalier | 05.10.2011
Répondre à ce commentaireBonjour Christophe,
Tout d'abord merci pour votre lecture et votre commentaire! En fait, il existe déjà en France et ce, depuis 2003, un système fiscal très incitatif (encore plus avantageux que le système américain, c'est dire!). En effet, pour une action de mécénat, une entreprise peut bénéficier de 60% de réduction fiscale sur ce don. Il ne s'agit pas d'une déduction sur le montant imposable, mais d'une réduction d'impôt!
Ce système est donc extrêmement avantageux, et a permis le développement du mécénat en France. Ceci dit, je pense que les avantages fiscaux ne sont pas le seul facteur qui incite les entreprises à s'impliquer dans la culture.
Un chemin doit être fait, de part et d'autre, pour trouver des modes de collaboration, au-delà des préjugés, entre le monde de la culture et celui de l'entreprise.
Des initiatives positives émergent pourtant, et c'est un peu l'objet de ce blog de les mettre en avant!
Si le sujet vous intéresse, je vous invite à suivre les articles du blog, mais aussi à découvrir le travail de l'ADMICAL (http://www.admical.org/) qui cherche à favoriser depuis déjà longtemps le mécénat d'entreprise, mais aussi d'aller voir sur ce site: http://www.mecenat.culture.gouv.fr/
Vous y trouverez tous les détails sur la législation, des rapports et enquêtes sur le sujet.
Si vous avez d'autres questions, n'hésitez pas!
Cordialement,
I.S.
Écrit par : Isabelle Soraru | 06.10.2011
Bonjour,
en fait le mécénat individuel est possible en France depuis 2003:
Il existe des dispositions spécifiques favorables au spectacle vivant et aux expositions d’art contemporain : elles concernent les organismes publics ou privés dont la gestion est désintéressée, et qui ont pour activité principale la présentation au public d’œuvres dramatiques, lyriques, musicales, chorégraphiques, cinématographiques et de cirque, ou l’organisation d’expositions d’art contemporain. La loi de finances rectificative pour 2007, article 23, a modifié l’article 200 du CGI afin de permettre à ces organismes de bénéficier du mécénat des particuliers (réduction d’impôt de 66 % du montant du don) même s’ils sont assujettis à la TVA et aux autres impôts commerciaux.
Voir à ce sujet : Article 200-1-f du CGI
Écrit par : Calabrese | 15.12.2011
Répondre à ce commentaireBonjour,
Merci de cette précision utile! J'ai parlé plus haut du système fiscal existant pour les entreprises, mais il va de soi que le mécénat culturel est ouvert aux particuliers (et reste d'ailleurs largement à développer dans ce domaine, c'est un véritable enjeu). J'ai consacré un article du blog récemment à ce type de mécénat (avec l'exemple des jeunes cercles de mécènes):
http://mecenatculturel.blog.youphil.com/archive/2011/12/01/les-jeunes-mecenes-futurs-philanthropes-de-la-culture.html
Cordialement,
I. S.
Écrit par : Isabelle Soraru | 15.12.2011
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