27.06.2011
Culture, solidarité et mécénat: les Dominicains de Haute-Alsace, scène musicale et lieu patrimonial
J’inaugure cette semaine une série de rencontres que j’espère, à terme, pérenniser. Pour parler en effet de « bonnes pratiques » et d’éthique du mécénat, quoi de mieux que d’aller à la rencontre de ceux qui mettent en place des dispositifs en ce sens, que ce soit dans les structures culturelles ou dans les entreprises ?
En Alsace, Les Dominicains de Guebwiller se distinguent par leur dynamisme en matière de mécénat : signataires de la charte de l’Admical, initiateurs d’une politique de mécénat depuis 2003 dans laquelle est intégrée la dimension solidaire de la culture, Les Dominicains sont aussi un très beau lieu culturel niché dans un cloître du 14e siècle. Rencontre avec Olivier de La Blanchardière, secrétaire général du lieu et initiateur du développement du mécénat aux Dominicains.
En matière de mécénat et de financement, certaines structures culturelles s’en sortent plutôt mieux que d’autres. Les raisons ? Elles sont sans doute multiples, mais passent souvent par une réflexion en amont sur la diversification de leurs sources de financement, à laquelle s’allie une identité artistique forte et cohérente.
J’en parlais à l’occasion de la parution de la Charte du mécénat de l’ADMICAL : les Dominicains, à Guebwiller, ont signé tout récemment la charte et s’imposent parmi les organismes les plus dynamiques en matière de mécénat en Alsace. Olivier de La Blanchardière, secrétaire général de la structure – dont le statut est associatif, et qui appartient au Conseil Général du Haut-Rhin – est arrivé aux Dominicains en 2003. Hasard significatif, 2003 est aussi l’année de la mise en place d’une fiscalité plus favorable pour le mécénat. Initialement recruté dans l’équipe comme chargé du développement il a, depuis, diversifié ses tâches et participe aussi à la programmation.
Les Dominicains, dont l’équipe comporte dix personnes, proposent une programmation essentiellement musicale, éclectique et exigeante. Cinq salles à dimensions variables peuvent accueillir le public en fonction des événements, mais le plus bel espace est sans doute celui la nef. Dotés du label de scène conventionnée pour la musique, les Dominicains ont aussi pris le tournant du numérique depuis 2007 en ouvrant un espace de création numérique et sonore, qui accueille des artistes en résidence. Alliant mise en valeur du patrimoine et innovation, le lieu se distingue aussi par son usage du mapping-vidéo, c'est-à-dire une projection vidéo créée et adaptée tout spécialement pour l’architecture du lieu dans laquelle elle prend place. Olivier de la Blanchardière a accepté de répondre à nos questions, principalement autour du mécénat.
Quelles évolutions avez-vous constaté dans la structure depuis votre arrivée ?
Les changements ont été très importants, surtout à partir de 2006, avec l’arrivée du nouveau directeur et, à partir de là, les équipes se sont professionnalisées. L’évolution s’est faite également sur le plan artistique, avec une programmation éclectique qui a intégré, en plus des autres genres, la musique électronique.
On a pu aussi constater une augmentation progressive de la fréquentation : pour donner un ordre d’idée, ce sont 50 000 personnes qui sont venues aux Dominicains en 2010, toutes manifestations confondues ; et les spectacles ont un taux de fréquentation de 90 %. Le public vient de toute la Regio (Bâle, Fribourg, Belfort, Strasbourg…) et les gens savent, je pense, qu’il vont trouver aux Dominicains non seulement un concert, mais aussi un cadre et une expérience en soi. Nous avons beaucoup travaillé cet aspect de mise en valeur du lieu, au niveau des éclairages, avec un bar thématique, la possibilité de circuler de salles en salles, le fait de proposer des transats ou des matelas pour écouter les concerts d’une manière différente…
Quelle est la part du mécénat dans le budget des Dominicains ?
Notre budget de 2010 est de 1,6 M € : là-dessus, les subventions représentent 1,2 M€ et 250 000 euros environ proviennent de ressources propres (location d’espace, réceptif, billetterie, mécénat). En fait, le financement privé représente à peu près 6,5 % du budget global.
L’enquête Admical sur le mécénat d’entreprise 2010 montre un net fléchissement de la part du mécénat culturel, qui passe de 39 % en 2008 à 19 % en 2010. Avez-vous vous-même constaté cette baisse ?
Oui, la baisse du mécénat culturel est effectivement une grande préoccupation du président de l’ADMICAL, Olivier Tcherniak, qui a d’ailleurs constitué un comité de réflexion sur ce sujet. J’ai d’ailleurs demandé à ce que les Dominicains y participent.
Nous avons subi la crise du mécénat culturel depuis 2009, qui se ressent aussi sur le locatif (Les Dominicains louent ponctuellement leurs espaces à des entreprises ou pour des colloques, ndlr). Mais, de manière générale, le nombre de mécènes n’a pas diminué : si certains dons ont pu diminuer, d’autres sont venus en complément. Ces revenus sont donc pour nous relativement stables et on peut dire qu’on a bien traversé la crise du mécénat culturel. Ceci dit, j’aperçois pour ma part une reprise en direction de la culture.

Comment fonctionne le Cercle Dominicains entreprises ?
C’est un cercle « informel » : il n’a pas de président, ni de structure juridique propre. Les entreprises n’ont pas de droit d’entrée défini : elles donnent ce qu’elles peuvent et ce qu’elles veulent, et en font ainsi de fait partie. Il compte aujourd'hui 22 entreprises de toute taille.
Pouvez-vous donner quelques exemples de la manière dont vous remerciez vos mécènes ?
Pour la première fois cette année, nous avons organisé une soirée spéciale pour les mécènes, comportant un concert et un cocktail. Ils y étaient invités avec la possibilité de faire venir leurs salariés ou leurs clients. Nous réitèrerons l’expérience l’année prochaine : nous avons intégré dans notre programmation artistique un concert qu’on doublera spécialement pour la soirée du cercle des entreprises.
Il est certain que ce très beau lieu joue en notre faveur. De même, le locatif peut être un produit d’appel très intéressant pour ouvrir vers le mécénat et se faire connaître. Et, de manière générale, les personnes sont très sensibles à ce haut lieu du patrimoine rhénan du 14e siècle.
Quel type de dialogue avez-vous instauré avec vos entreprises mécènes ?
C’est un travail de tous les jours ! Nous avons noué des relations qu’il faut entretenir, et qui vont plus loin que la signature d’un chèque, d’une convention de mécénat, ou de l’envoi d’une lettre de remerciement…
Il faut informer les entreprises lorsqu’elles soutiennent un projet et, quand ce projet évolue, il faut leur dire ! Cela peut se faire par communiqués de presse ; nous avons par exemple mis en place un système de newsletter qui permet de leur donner des informations. C’est important qu’elles soient fières de ce qu’elles soutiennent.
Il faut aussi prendre des nouvelles des entreprises, ne pas hésiter à participer à des événements qu’elles organisent…Ce n’est pas un travail à temps complet mais c’est tout de même très prenant. Finalement, c’est un travail de relations publiques, de « réseautage », comme disent les Québécois. Je crois beaucoup à cet aspect, au fait de rencontrer les gens : on ne trouve pas de mécènes en restant derrière son bureau, derrière son téléphone. Il faut aller voir les mécènes, s’appuyer sur les CCI, qui ne sont malheureusement pas très engagées sur ce sujet en Alsace, ou encore sur les réseaux existants.
Pensez-vous qu’il y a actuellement une certaine frilosité ou une méconnaissance concernant le mécénat dans certaines entreprises, en particulier les PME ?
De manière générale, oui. En ce qui concerne les Dominicains, nous avons des mécènes locaux et nationaux. Les PME sur la région de Guebwiller ont subi la crise de plein fouet, je ne les ai donc pas sollicité l’année dernière. Mais il y a des exceptions : une clinique qui avait besoin de notoriété s’est manifestée et a rejoint le cercle récemment. De même, NSC Schlumberger est à présent grand mécène des Dominicains. Tout cela est finalement très lié à l’activité économique du bassin !
J’ai d’ailleurs bon espoir que le mécénat culturel reparte, grâce à l’ADMICAL qui va faire bouger un peu les lois pour les PME, pour qu’elles puissent défiscaliser leurs dons en dessous d’une certaine somme. Pour informer les entreprises, on organise aux Dominicains des petits déjeuners, et nous travaillons beaucoup en collaboration avec IMS entreprendre et Alsace-Active, en s’appuyant sur nos réseaux.
Il faut souligner au passage que le Haut-Rhin est plus actif que le Bas-Rhin…cela tient, peut-être, aux personnalités des porteurs de projet.
Selon votre expérience, le mécénat dépend-il encore beaucoup d’un choix personnel, lié par exemple au dirigeant, plutôt que d’une stratégie globale de l’entreprise ?
Cela dépend des cas. Certaines entreprises ont traversé de grosses restructurations mais n’ont pas beaucoup modifié leur politique de mécénat : je pense par exemple à la Fondation Orange, très active dans l’Est.
A partir du moment où il y a une Fondation d’entreprise, le mécénat est plus constant et stable. Mais si le mécénat est porté par la direction, c’est plus difficile.
Les Dominicains ont beaucoup développé le lien entre solidarité et culture, via un projet social d’accessibilité à la culture. Pouvez-vous nous en parler, et évoquer la manière dont ce projet s’articule avec le mécénat ?
Cette orientation a été initiée au départ en lien avec les missions de solidarité du Conseil Général du Haut-Rhin, visant à favoriser l’insertion des publics touchés par l’exclusion en leur donnant accès à la culture. Nous avons ensuite développé des partenariats avec des associations, comme ATD Quart-Monde et l’association « Les Sources » à Orbey. Quand j’ai vu la dimension que cela prenait, j’ai pensé au mécénat, en proposant aux entreprises de soutenir ce programme de solidarité. Cela n’a donc pas été créé de manière spécifique pour le mécénat.

Les rapports entre l’entreprise et la culture ne relèvent pas vraiment de l’évidence. Que peuvent s’apporter ces deux mondes?
Il faudrait proposer des passerelles entre le monde économique et la culture, car si la culture peut apporter des richesses à l’entreprise, la réciproque est également vraie.
Les deux doivent faire un chemin l’un vers l’autre. Cela peut permettre la création de projet inédits et intéressants : par exemple, si l’on propose le projet « culture à l’hôpital », c’est grâce au mécénat ; de même, « Défi Musique » qui soutient les projets musicaux de jeunes musiciens a pu voir le jour grâce au mécénat du Crédit Mutuel.
Il y a aussi de belles rencontres. Je peux vous donner un exemple : j'ai proposé à tous les salariés de la SOGEX, un cabinet d'expert-comptable, une expérience vocale. Ils s’en souviendront sans doute toute leur vie, car ils étaient tous sur un pied d’égalité, qu’ils soient de la direction, des commerciaux, ou du secrétariat…Cela a été une belle expérience. On peut aussi imaginer inviter des personnes de l’entreprise à voir des répétitions, et à partager le temps d’un moment la baguette d’un chef : la direction d’orchestre est, au fond, une véritable école du management ! Ce sont des expériences passionnantes. Alors bien sûr, les personnes ne sont pas toujours des spécialistes de la culture, elles ne sont pas toujours familières avec certaines musiques…mais elles s’en souviennent.
Il faut aussi rappeler que certaines entreprises donnent un chèque et ne demandent rien en contrepartie, en disant qu’elles ne vont pas reprendre d’une main ce qu’elles ont donné de l’autre. Ce n’est pas qu’une affaire d’argent : c’est un partage de valeur, plus qu’un partage de sous. Et l’entreprise n’interfère absolument pas dans la programmation artistique.
Et, de manière plus concrète, que pourrait-on faire pour rapprocher ces deux mondes?
On pourrait imaginer des Assises du mécénat en Alsace, avec des témoignages d’entreprises et de porteurs de projet, et ce dans tous les domaines (culture, santé, social…). On pourrait aussi parler de la charte de l’ADMICAL dans le Journal des Entreprises, ou proposer des interventions dans les salons professionnels.
Je pense aussi qu’il y a un gros problème avec la presse, mal formée à ce sujet : si je veux parler du mécénat aux Dominicains je peux trouver soit un journaliste culture, soit un journaliste business. Chacun est dans son domaine : le journaliste culture ne veut pas faire de publicité pour l’entreprise, le journaliste business préfère parler d’une entreprise qui va mal et qui licencie qu’une entreprise qui fait du mécénat culturel.
Pensez-vous que les petites structures sont « armées » pour recourir au mécénat ?
J’ai animé des formations et donne des cours de mécénat : j’y ai rencontré de toute petites compagnie, avec un à trois salariés, très fragiles. Le mérite de ces formations, c’est de leur faire prendre conscience que la recherche de financement privé représente un travail important, et que c’est un paramètre à prendre en compte dans la rédaction de leur projet artistique et culturel.

Pour visiter les Dominicains en 360°, c'est ici.
Photographies:
- Les Dominicains, salle de concert dans la nef (spectacle Les trottoirs de Buenos Aires, Capella Mediteranea)
- Soirée-concert organisée pour le cercle d'entreprise, avec vidéo-mapping projeté
- Le cloître, en journée
- Le cloître, animé par des projections de vidéo-mapping
Crédits photos: Les Dominicains de Haute-Alsace.
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